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Le Père, Alpha et Oméga de la vie trinitaire

Emmanuel Durand, Le Père, Alpha et Oméga de la vie trinitaire, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Cogitatio Fidei » n° 267, 2008, 300 p.

Revisiter la théologie trinitaire, en tentant de valoriser le rôle propre du Père, fondement et horizon, origine et but de la vie divine, tel est le propos du présent ouvrage. « Comment Dieu est-il Père, ou du moins comment ne l’est il pas ? » (p. 9), est finalement la question à laquelle s’astreint de répondre l’A. L’étude s’articule en deux sections principales : a) – La révélation du Père et la tension eschatologique vers lui et b) – Le Père en son mystère, Alpha et Oméga de la Trinité immanente. La thèse globale en est la suivante : « la primauté du Père et son rôle final dans la révélation et l’eschatologie chrétiennes dévoilent son identité originale d’Alpha et d’Oméga, origine et fin de toute la vie intratrinitaire » (p. 245).

 

Un chapitre préliminaire s’efforce de poser les bornes et régulations nécessaires à tout discours sur le Père. Il va de soi que la simple analogie de la paternité humaine ne suffit guère : dans l’Évangile Jésus déjoue toute assimilation grossière entre paternité terrestre et paternité divine. C’est ce que révèle un premier parcours biblique. De fait, le Christ est la voie d’accès privilégiée au mystère du Père, mystère essentiellement incompréhensible. Se dévoile ainsi, au travers de l’agir du Fils, une voie économique remontant du « bienfait au bienfaiteur ». Il s’agit de percevoir, à travers l’économie divine, ce qu’il en est du voilement originaire du Père. Cette remontée économique, initiée et promue surtout par les Pères grecs, n’est toutefois pas sans danger ; elle porte en elle un risque latent : identifier trinité économique et trinité immanente. Certaines élaborations théologiques contemporaines en font les frais : L’A. oppose ainsi une critique farouche aux propos de la Dramatique de Hans Urs von Balthasar : « Même si elle présente à première vue ‘l’avantage’ d’harmoniser la Trinité économique et la Trinité immanente, la transposition de la kénose en Dieu demeure très problématique » (p. 24). Pourtant, une telle entreprise offre l’intérêt de mieux cerner ce qu’il en est du Père comme origine fontale du mystère trinitaire : source originelle des processions ad intra et origine de la création ad extra. L’ouvrage tente alors « d’évaluer de façon critique une telle primauté du Père » (p. 26) surtout chez les auteurs qui, à l’exemple de Bonaventure, ont développé cette idée.

C’est la « voie eschatologique » (p. 45) qui semble à l’A. la plus fructueuse pour opérer une telle évaluation. C’est ici aussi qu’il se fait le plus innovant : une étude minutieuse de l’Évangile selon saint Jean (Chapitre II) permet de rendre compte du Père comme terme de la mission du Fils. Puisque le baptisé devient à son tour fils adoptif, la mission personnelle de tout croyant est incluse dans la mission universelle et eschatologique du Christ (Chapitre III) : La deuxième personne de la Trinité n’est donc pas, en soi, la fin ultime de la vie en Dieu : le rassemblement eschatologique est rassemblement de toute chose dans le sein du Père. C’est ce que révèle particulièrement le livre de l’Apocalypse (Chapitre IV). La souveraineté finale revenant au Père met à mal un certain christocentrisme exacerbé, tel qu’il ressort notamment de l’œuvre de Dun Scot (p. 109-110) mais aussi de K. Barth et de K. Rahner. L’A. commente : « Nous ne pouvons donner notre adhésion à cette vision où le Christ n’est plus seulement le centre, mais aussi et surtout la fin. Cela met au second plan la finalité universelle du dessein de Dieu, adressé à toutes les créatures universelles » (p. 110). Irénée (le progrès dans la vision), Grégoire de Nysse (l’épectase) et Thomas d’Aquin (retour des choses à leur principe) sont convoqués tour à tour pour corriger ce christocentrisme exacerbé et appuyer une conception résolument théocentrique de l’eschatologie.

La seconde partie de l’ouvrage (b) opère, pour le compte de la Trinité immanente, la même enquête visant à montrer que le Père est à l’origine et au terme des processions divines. L’A. compare, dans une analyse serrée, la théologie de Bonaventure et de Thomas d’Aquin, héritières pour la première d’Hilaire de Poitiers et pour la seconde d’Augustin via Alexandre de Halès. Le premier tient une conception positive du caractère inengendré du Père, alors que le second insiste davantage sur la catégorie de relation, au détriment de celle d’innascibilité. Les processions sont tantôt envisagées sous le mode d’émanation et de relation (chapitres VII et VIII). Enfin, l’ultime chapitre ressaisit, de manière pédagogique, les acquis de l’étude, et souligne une dernière fois la part nécessaire de « réserve eschatologique » propre à tout traité de théologie trinitaire.

On notera dans cet ouvrage le développement rigoureux et systématique de la pensée. Nos lecteurs apprécieront particulièrement le recours aux sources patristiques, même si la théologie médiévale latine reste, avec l’Évangile de Jean et l’Apocalypse, les outils principaux qui président à l’élaboration de cette œuvre. On remarque aussi, au passage, les perspectives œcuméniques dégagées par l’A. autour d’une meilleure intelligence de la question du Filioque (p. 243). En définitive, l’étude mène en effet à une nouvelle question, liée peut-être à une certaine déficience de la théologie latine. Il s’agit de la précision du rôle propre joué par l’Esprit au sein de la Trinité immanente et, comme en conséquence, dans les opérations trinitaires ad extra. Le patrimoine théologique des Églises d’Orient offre en la matière un corpus tout trouvé pour prolonger cette réflexion visant à articuler primauté du Père, dans la tradition théologique dite « monarchique », et rôle propre de l’Esprit, selon la tradition théologique « pneumatique ».


Franck Dubois, o.p.