La convocation, au début du Carême 2014, d’une synaxe des primats de l’Église orthodoxe au Phanar, en vue de l’étape finale de la préparation et de la convocation du saint et grand Concile, pouvait paraître bien téméraire. Fin décembre, la publication de la prise de position très négative du patriarcat de Moscou sur le document de Ravenne produit en 2007 par la commission internationale catholique orthodoxe et, quelques jours plus tard, la réponse du métropolite Elpidophore, personnalité influente du patriarcat œcuménique, avaient manifesté une nouvelle fois la forte divergence de compréhension de ces deux Églises sur la primauté. Surtout, de graves tensions persistaient entre d’autres patriarcats sur des questions territoriales.

Cependant, la synaxe a bien eu lieu et elle s’est achevée, le 9 mars, par un message exprimant le souci des primats de la préservation du christianisme au Moyen-Orient, affirmant la nécessité d’un témoignage commun face aux défis du monde contemporain et annonçant la réunion de ce Concile tant attendu en 2016 « sauf événement imprévu ». Chaque Église locale sera représentée par son primat, accompagné de 24 évêques au plus, et les décisions seront prises à l’unanimité. Certes, la perspective ainsi ouverte d’une manifestation unanime de l’Orthodoxie a été tempérée par le retrait de la délégation du patriarcat d’Antioche avant la fin et la suspension de sa signature du communiqué, « attendu que l’Église de Jérusalem persiste à vouloir constituer un diocèse [au Qatar] et à établir un évêque à sa tête, dans le périmètre de sa juridiction canonique ». On peut toutefois espérer que ce conflit pourra être résolu comme l’a été, en février, celui opposant cette même Église de Jérusalem à celle de Roumanie.

Mais un autre événement a surgi entre temps : la destitution par le parlement ukrainien, le 22 février, du président Viktor Yanukovych, après les événements tragiques de Kiev qui avaient fait de nombreux morts, puis le début de l’intervention militaire russe en Crimée qui a ouvert une grave crise diplomatique rappelant les heures les plus inquiétantes de la Guerre froide. Face à ces événements, le message final de la synaxe des primats avait appelé à une négociation pacifique tout en condamnant les occupations violentes d’édifices dont pourraient être tentées des Églises autocéphales non canoniques. Depuis, un référendum contesté par les puissances occidentales a décidé le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie, devenu effectif le 18 mars 2014. Le lendemain, s’appuyant sur le message de la synaxe des primats, le saint synode de l’Église orthodoxe russe lançait un appel à l’unité en se présentant comme « la seule force qui peut, dans un souci de préserver la paix civile, pacifier et unir tous les peuples qui adhèrent à des convictions diamétralement opposées ». Il déclarait également : « Les frontières de l’Église ne sont pas déterminées par les préférences politiques, les différences ethniques et même les frontières de l’État. L’Église conserve son unité en dépit de toutes les circonstances changeantes. Dans le même temps, il est d’une importance primordiale que les peuples de la Rus historique puissent conserver ces valeurs sur lesquelles la civilisation chrétienne a été construite, les valeurs qui nous ont permis de construire notre passé glorieux, et, croyons-nous, qui rendent possible un avenir digne. »

Cette déclaration fondée sur une certaine lecture de l’histoire appellerait bien des « nuances » ! Du moins rappelle-t-elle que les aspirations des Ukrainiens et les conflits d’intérêts économiques et stratégiques entre la Russie et les pays de l’OTAN ne sont pas les seuls facteurs de cette crise. L’unité de la tradition orthodoxe russe comme expression de l’identité d’une nation nostalgique de sa grandeur perdue depuis l’effondrement du pouvoir soviétique donne aussi au facteur religieux une grande importance, d’autant que l’héritage de la Ru’s de Kiev est de fait aujourd’hui bien morcelé, non seulement entre plusieurs États, mais aussi, en Ukraine même, entre plusieurs Églises : une Église autonome au sein du Patriarcat de Moscou, dont bien des membres peuvent être tentés de prendre leur distance avec ce dernier, plus soucieux de son territoire canonique que de l’intégrité territoriale de leur pays ; plusieurs patriarcats auto-proclamés, dont celui de Kiev, qui trouvent un appui dans un large élan national ; mais également une Église gréco-catholique, très active lors des récents événements et qui aspire toujours, elle aussi, à constituer un véritable patriarcat au sein de la communion catholique. Enfin, faut-il le rappeler, le président par interim, Alexandre Tourtchinov, est un prédicateur de l’Église évangélique baptiste de son pays, témoignant par cet engagement que l’héritage chrétien de l’Ukraine s’inscrit aujourd’hui dans un paysage religieux bouleversé.

Dans ce contexte incertain, convient-il d’être inquiets de la façon dont le Concile d’Istanbul de 2016 pourrait être amené à exprimer l’unité de l’Orthodoxie en se démarquant de l’Occident, mais au détriment du rapprochement avec les autres chrétiens ? L’analyse de P. Kalaïtzidis sur le rapport complexe de l’Orthodoxie avec le mouvement œcuménique est sur ce point fort éclairante. C’est pourtant à une autre Église qu’est consacrée d’abord cette livraison d’Istina : l’Église copte orthodoxe d’Égypte. En lui consacrant ce numéro, nous entendons continuer de porter notre regard sur les différentes Églises, mais aussi souligner une fois encore la situation dramatique des chrétiens du Moyen-Orient dont la disparition affecterait gravement la catholicité de toute l’Église.

Istina