Contrairement à ce que pourrait suggérer une formule qui a fait florès, les horribles attentats de janvier 2015 ne visaient pas seulement un journal satirique… L’identification aux victimes du terrorisme ne serait-elle pas marquée par une solidarité sélective ? De fait, sans parler d’autres drames quotidiens au Moyen-Orient, les attentats de Paris auront davantage mobilisé l’opinion publique européenne que la décapitation en Libye de vingt-et-un coptes à cause de leur foi. De même, certes à un moindre niveau d’horreur, l’assassinat près du Kremlin de l’opposant russe Boris Nemtsov nous touche-t-il vraiment ? Alors que le président du département du Patriarcat de Moscou pour les relations entre l’Église et la société s’inquiétait que certains puissent exploiter cet assassinat « à des fins de jeux et de manipulations politiques », souhaitant « qu’on ne l’utilisera pas pour fomenter des troubles », d’autres y voient le retour des sombres pratiques d’un régime soviétique que l’on espérait à tout jamais disparu.

Durant trente-sept ans, Bernard Dupuy avait consacré bien des numéros de notre revue au combat pour la liberté d’expression en Europe de l’Est. Mais aussi à d’autres sujets qui lui tenaient à cœur comme l’unité des chrétiens, les traditions syriaques et bien sûr les relations avec le judaïsme. Comme nous l’avions annoncé dans notre dernière livraison, ce numéro voudrait avant tout lui rendre hommage. Plutôt que de réitérer ce que nous lui avions offert pour son quatre-vingt cinquième anniversaire (Istina 2010-3), nous avons préféré proposer un éclairage actuel sur ces quatre aspects majeurs de son labeur de théologien et de directeur de notre revue : l’œcuménisme, à travers l’impulsion nouvelle donnée par le pape François ; le dialogue au sein de la tradition syriaque occidentale et orientale, auquel continue de travailler la fondation Pro Oriente ; les droits de l’Homme, en cherchant à mieux comprendre la conception qu’en a le patriarcat de Moscou ; la dimension œcuménique de la rencontre du judaïsme. Nous y avons ajouté une note sur le « rêve de l’unité » au sein de la communion anglicane au XIXe siècle, indissociable de la personnalité de John Henri Newman auquel Bernard Dupuy avait consacré ses premières recherches.

Avec lui, Istina avait eu le souci de situer dans une perspective plus large les péripéties du cheminement des Églises vers l’unité. Sans doute est-ce ce qu’il nous faut continuer de faire lorsque des difficultés se présentent, comme cette nouvelle protestation des higoumènes du Mont Athos à la suite de la visite du pape François au Phanar en novembre 2014. Peut-être le ton est-il moins violent que dans leurs précédentes lettres au patriarche de Constantinople. Mais on reste interdit devant l’intransigeance de ce haut lieu spirituel face au baiser de paix donné au pape pendant l’eucharistie, au fait qu’il ait revêtu l’omophore et fut invité à prier le Notre Père. On est inquiet aussi d’apprendre que le patriarche de Moscou aurait écrit à son tour au patriarche Bartholomée pour lui rappeler que « dans les conditions du monde contemporain, lorsque les normes fondamentales de l’éthique chrétienne sont de plus en plus refoulées de la vie publique des pays occidentaux, le développement des relations avec les chrétiens hétérodoxes qui restent fidèles aux valeurs évangéliques fondamentales peut apporter de bons fruits si ledit développement est accompagné du souci de préserver la pureté de l’enseignement orthodoxe et de l’observance sans défaillance de la tradition canonique de l’Église orthodoxe. »

Sans doute est-il toujours difficile de mesurer les raisons profondes de déclarations qui veulent parfois moins décourager les partenaires de dialogue que rassurer les courants les plus conservateurs au sein d’une Église. À cet égard, on ne manquera pas de constater que cette nouvelle prise de distance du patriarcat de Moscou vis à vis d’un rapprochement avec Rome survient au moment où la conférence des évêques de l’Église orthodoxe russe, réunie les 2-3 février 2015, publie un document sur « la participation des fidèles à l’eucharistie » qui rappelle de manière très stricte les anciennes normes canoniques… On n’oubliera pas non plus qu’elles sont prononcées en une période d’ultime préparation du Saint et Grand Concile, où bien des questions sont l’objet d’intenses débats, voire de rudes tractations entre Églises. Après avoir mis en avant le nombre de ses fidèles pour prétendre à un leadership, le patriarcat de  Moscou ne se pose-t-il pas à présent en garant de la fidélité à la tradition orthodoxe pour mieux rallier à ses vues d’autres Églises, elles-aussi travaillées par une poussée de courants conservateurs ?

Quoi qu’il en soit, les plus passionnés auront noté avec satisfaction la reprise de conversations entre l’Église orthodoxe et les Églises orthodoxes orientales, dites « pré-chalcédonienne », du 23 au 26 novembre 2014 à Athènes. Ils auront surtout relevé les propos encourageants du pape François qui, le 18 décembre 2014, a évoqué la commémoration de 2017 en s’adressant à une délégation de l’Église évangélique d’Allemagne : « Au cœur de cet événement, il y aura donc la prière commune et la demande intime de pardon adressées au Seigneur Jésus-Christ pour nos fautes réciproques, en même temps que la joie de parcourir ensemble un chemin œcuménique. » Et, se référant au récent document « Du conflit à la communion », le pape d’ajouter une prière que nous pouvons faire nôtre : « Que cette commémoration de la Réforme nous encourage tous à prendre, avec l’aide de Dieu et le soutien de son Esprit, de nouvelles mesures vers l’unité et de ne pas tout simplement nous limiter à ce que nous avons déjà accompli ! »

Istina